Comment nos rêves de cigales se sont envolés…

Rappelle-toi, c’était le début des années 80, les premières platines quatre pistes à K7 commençaient à arriver sur le marché. Aujourd'hui ce genre de matériel fait doucement rigoler, mais à l'époque, c’était une petite révolution. Dans ces années d’après les 70, il y avait encore un tas de gens qui jouaient d’un instrument, et pour ceux qui n'avaient pas un local pour le faire en groupe, il ne restait que les bœufs à 2 ou 3 au fond d'une piaule enfumée, avec les voisins qui tapent sur les radiateurs après 22h.
L’arrivée de ces platines au prix abordable nous a propulsé instantanément dans l'univers prometteur des home studio.
Du jour au lendemain, on a pu concevoir des arrangements et mettre en circulation des maquettes. En plus, avec un casque audio, on pouvait jouer tard et bosser à volonté le morceau qui allait nous permettre de « percer » et d'obtenir une vraie production, car il faut le reconnaître, avec nos 4 pistes rudimentaires, on était loin de la qualité sonore qu’offraient les studios pro de l’époque.

Pour nous, c'était un jeu nouveau très euphorisant, nous étions nombreux à envoyer nos enregistrements aux maisons de disques, qui assez vite ont été submergées par une pluie incessante de K7. Du coup, assez rapidement, de l'état d'euphorie on est tombé dans celui de désillusion. À ce jeu, il y avait beaucoup d'appelés et peu d'élus, et les vainqueurs n’étaient pas forcément les meilleurs.
Les maisons de disques organisaient des sessions d'écoute et faisaient leur choix en fonction des modes du moment, essayant de sélectionner le son dans « l'air-du-temps ».
Ah cet air-là ! Pour le choper c’est un peu comme dans les transports ferroviaires : pour monter dans le train, il faut arriver en gare juste à la bonne heure. Si tu arrives trop tard, le train est bondé et il te faut attendre le prochain, ça peut prendre un certain temps, alors découragé, il est probable que tu abandonnes. Si tu arrives trop tôt, tu passes aussi des plombes à poiroter, et tu finis par louper le train car ce dernier entre en gare au moment où tu as décidé d'aller pisser. Bref, avant l'heure ce n’est pas l'heure, après l'heure ce n’est plus l'heure. Réussir pourrait se résumer au fait d'arriver à la bonne heure en gare pour sauter dans le train de « l'air-du-temps ». Pour « réussir » il ne faut jamais être à la mode avant ou après l’heure de la mode.
Je me souviens d’un jour, où presque au bout du rouleau, j’ai reçu l’appel d’un directeur artistique d’EMI à qui je venais d’envoyer mes maquettes. Sympa, le mec me dit que ce que je fais est bien et qu’il faut continuer. Il me suggère de lui envoyer dès que possible mes nouvelles compos…La K7 qu’il venait de recevoir était l’ultime tentative d’un mec en banqueroute,  alors fébrile, je lui demande s’il y a une ouverture…Et il me répond qu’il n’y a pas de prod à espérer pour l’instant. Bref…Un mirage de plus…

Il y a eu pire, beaucoup de musiciens ont été produits et ont investi toute leur énergie en studio, mais le disque qu’ils ont pu avoir en mains n’a jamais atteint les bacs, faute de distribution. L’issue était verrouillée…Il fallait le savoir, une infime partie de la production suffisait pour rentabiliser l’investissement global d’une major. Le reste du catalogue partait chaque année au rebut.
Dans ces mêmes années, l'arrivée des radios libres a d’abord suscité une flambée d'espoir, puis elles ont assez vite pris le pli en faisant le jeu des monopoles de la prod, car pour générer de l’écoute et donc intéresser les annonceurs, il fallait matraquer la fréquence avec les tubes proposés par les grands éditeurs, le serpent se mordait la queue.
Dans les 80, un tas de musicos se sont retrouvés avec leurs enregistrements sur les bras, et autour « les braves gens qui n'aiment pas que l'on suive une autre route qu'eux » en ont conclu que tous ces musiciens aux espoirs déçus n’étaient que des tocards sans talent. Vous connaissez la fable de la cigale et de la fourmi ?
J’ai fait partie de ces wagons en route pour la déception, et heureusement que mon poto JFC s'est bougé le derche pour aller défendre mes chansons devant un public, car sans lui, je n'aurais même pas été admis à la SACEM.
Rappelez-vous, c'était le début des années Top 50, pour convaincre et être crédible il fallait vendre et beaucoup de titres assez nuls se vendaient très bien. Et puis c'était déjà la fin programmée des musiciens. L'armada des synthétiseurs, séquenceurs, boites à rythmes et autres machines à faire de la musique séduisait déjà le public et une nouvelle génération à paillettes et épaulettes obsédée par le fric en faisait déjà son style.
Trente-cinq ans après, je vous livre quelques-unes de mes maquettes enregistrées en piaules avec une platine K7 quatre pistes, produit de mes années 80 mais issues des bœufs de mes années 70.
Alors à bons entendeurs salut…















































JFC 89

Retrouvez les paroles des 30 maquettes dans Fil 144 et Route 144